Chapitre 5

Je suis certain que tu m’as oublié ! Pas moi !

Nous avons fait nos études ensemble et tu étais très douée. Te souviens-tu de nos parties de rigolade quand nous révisions nos partiels ? Lorsque je te faisais réciter tous ces noms barbares ? Combien de litres de café avons-nous bus ? Toi, tu adorais les bonbons. Pourtant, tu le savais que ce ne n’était pas top, ni pour les dents, ni pour le corps. Seulement, toi, tu me chantais « le morceau de sucre qui aide la médecine à couler » de Mary Poppins et tu en reprenais un autre. Cette chanson a fini par me sortir par les yeux et tout ce qui va avec.

Parlons-en de mes yeux. Avec mes lunettes de myope, tu disais que je ressemblais à Clark Kent dans Lois et Clark, sauf que je n’ai jamais eu son physique. Toi, tu n’y faisais pas attention parce que nous étions de véritables amis. Mais l’idée de changer en un super héros m’a bien plu. Encore fallait-il que j’y arrive.

Un accident domestique idiot et j’ai eu le visage ébouillanté. Hôpital des grands brûlés, plusieurs greffes et je suis devenu à peu près potable comme j’aime à le dire, mais rien à voir avec les beaux gosses que tu fréquentais en cours de médecine.

Pourquoi m’as-tu remarqué ? À cause de mon apparence ? Tu as toujours répété que c’était mon côté romantique qui t’avait interpellée, mais je ne t’ai jamais crue. J’ai opté plutôt pour de la pitié et j’exècre ce sentiment. Faire pitié ! quelle horreur !

J’étais souvent planqué au dernier rang à la fac, je n’avais personne à côté de moi, j’avais la tête penchée sur mes feuilles.

Il a fallu que tu passes tout près et que je fasse tomber tous mes cours pour que tu me remarques. Je ne l’avais pas fait exprès, je te le jure. Au moment où je me suis baissé pour tout ramasser, mes lunettes ont glissé et c’est toi qui me les as récupérées en me disant de faire attention de ne pas marcher dessus. Ta voix m’a immédiatement plu. Légèrement voilée, j’ai su à cet instant que je ne pourrais jamais l’oublier. Tes cheveux relevés étaient attachés à la va-vite avec un de tes crayons. En un quart de seconde, j’ai enregistré tout ça en rencontrant tes yeux, c’est fou quand j’y repense. Je me souviens même de ton parfum. Est-ce que tu portes toujours le même ?

Je me demande encore aujourd’hui ce que serait devenue ma vie si mes cours n’avaient pas valsé au sol. Tu as tout changé d’un coup et du jour au lendemain, le soleil est entré chez moi. Pourtant, je n’ai rien fait pour. Après avoir tout remis à la va-vite dans ma sacoche, je suis parti et je n’ai pas cherché à te retrouver. Bizarre tu ne crois pas ? C’est toi qui à la cafétéria as décidé de me parler à nouveau alors que je sirotais un café qui n’en portait que le nom dans un vulgaire verre en plastique.

— Il est dégueulasse ce truc non ? Viens, je vais t’en offrir un vrai.

Je n’ai pas compris ce qu’il m’arrivait. Je t’ai suivie et me suis retrouvé dans le bar face à la fac. Je n’y avais jamais mis les pieds. Trop de monde pour moi. Tes amis se sont poussés pour me faire de la place. J’étais très mal à l’aise surtout quand l’un d’eux a dit :

— Tu as encore joué au saint-bernard ?

Ils ont tous éclaté de rire, moi j’ai souri. Je ne pouvais pas faire autrement. Ils m’ont tendu la main, se sont présentés. Certains se sont levés pour que je puisse m’assoir. Tu t’es installée à côté de moi. Nous étions tellement proches que je sentais ta jambe contre la mienne. Tes potes se sont peu à peu habitués à moi et certains ont abandonné les réflexions douteuses.

Toujours est-il que nous sommes devenus de vrais amis. Nous avons passé les premières années difficiles, ensemble. Difficiles parce que nous devions réussir la première. La sélection se faisait toute seule. Ceux qui ne bûchaient pas, ils arrêtaient. Nous, nous voulions tous les deux le succès. Toi, tu savais à quoi tu te destinais, moi pas encore tout à fait. Ah nous en avons bavé ! surtout moi ! en plus de mon physique de Dr Jekyll je faisais tache dans la promo. Tes amis ne se sont pas tous accrochés. Moi, j’avais la chance d’avoir une excellente mémoire visuelle et olfactive. Je n’oubliais rien. Aussi bien les cours que tes tenues, ton sourire, ta manière de pencher la tête pour écrire, de sucer le bout de ton crayon quand tu réfléchissais, comment tu relevais tes cheveux pour en faire un chignon même avec rien, les mèches retombaient sur tes yeux et tu les remontais sans cesse. Je riais et te répétais de les couper. Tu me tapais sur le nez avec ton stylo.

Qu’est-ce que j’aimais bien quand tu prenais ma défense ! Des imbéciles se moquaient de toi parce que tu étais une jolie fille et ils se demandaient pourquoi tu étais avec un gars comme moi. Tu savais parfaitement les remettre à leur place. Il n’y avait pas d’équivoque entre nous. Tu n’étais pas amoureuse et moi non plus. Enfin c’est ce que je croyais et à force de le déclarer et de le répéter, j’ai imaginé que c’était vrai. De toute façon, je n’avais guère le temps de penser à ça, il fallait travailler les cours.

Les années ont passé et les autres se sont lassés et ont oublié que j’étais moche parce que j’étais gentil. Pour le coup, alors que j’avais le cœur empli de rage, je donnais le change avec mon sourire ravageur comme tu le disais si bien. Tu sais que j’ai fini par le croire ?

Jamais tu n’es tombée amoureuse. Aucun garçon ne t’a émue et tu ne t’es pas laissée distraire de ton objectif. J’étais ravi et c’est à ce moment que j’ai commencé à me poser des questions. N’étais-je pas en train de craquer pour toi ? Impossible ! Le problème c’est que j’étais certain qu’un jour, tu rencontrerais quelqu’un.

Quand tu as fait ton internat, j’ai tremblé. Tous ces toubibs qui allaient te trouver magnifique et attirante, j’en avais le ventre retourné. Mais imperturbable, tu as passé ta thèse sans jamais te laisser embobiner par tous ces mâles tous plus beaux les uns que les autres.

J’ai fait le mien, dans un service différent, mais dans le même hôpital que toi. Je te garantis que les infirmières ne me tournaient pas autour pour la bagatelle, plutôt pour m’encourager. Je n’ai jamais compris pourquoi tout le monde s’imaginait qu’avec une sale gueule on n’était pas intelligent.

Nous avons réussi nos examens et tu as décidé de bifurquer sur la médecine légale. Neuf ans d’études tu te rends compte ? Je n’ai pas eu l’envie de te suivre… triturer des corps morts, très peu pour moi. C’est là que nous nous sommes séparés… enfin, c’est ce que tu crois !

À suivre…

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