Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Je ne m’attendais pas à la tournure qu’allait prendre la vie de Marie-Sophie, bon, mes personnages n’en font qu’à leur tête de toute façon 😏.

Je suis enceinte ! voilà une nouvelle à laquelle je ne m’attendais pas du tout.

C’est Gabriel qui m’a fait la prise de sang. Il ne m’a pas trouvée en forme quand il était venu diner à la maison et je n’ai pas compris pas ce qui l’avait alerté, peut-être son flair de toubib. Il faut dire que depuis ma tentative d’en finir, je suis surveillée comme le lait sur le feu.

Le jour où je ne travaillais pas à la boulangerie, j’étais allée à l’hôpital où le résultat était tombé rapidement. Je revois la tête de Gabriel quand il m’a tendu la feuille.

— Tu as lu ? lui demandais-je innocemment. À voir ta tête, je crois que oui.

J’avais baissé les yeux et il m’avait fallu quelques minutes pour réaliser. Lorsque je rencontrai son regard, je bafouillai un ce n’est pas possible auquel il avait répondu :

— Tu n’es pas heureuse ? Si je comprends bien ce n’était pas prévu.

Je n’avais pas réagi. Il me parla alors des futurs examens à faire, des rendez-vous à programmer pour le suivi de ma grossesse, mais je n’avais rien enregistré.

Depuis, je ne savais pas quoi faire. Les mots tournaient en rond dans ma tête. Je devrais annoncer la nouvelle à Morgan, c’était la première chose à faire sauf que je n’y arrivais pas et je ne comprenais pas pourquoi. Je posais régulièrement la main sur mon ventre en imaginant ce petit être qui grandissait en moi, oui je crois que j’étais heureuse, mais je réalisais que j’avais envie de l’avoir toute seule ce bébé. C’était malin d’avoir tant critiqué Mélusine, je ne valais pas mieux qu’elle surtout que là, il y avait bien un papa.

Je devais bien me l’avouer, le retour de Gabriel avait tout chamboulé. Que faire si ce n’est me tourner vers mon ami de toujours ? Il serait de bon conseil j’en étais certaine.

Un soir, quand nous nous étions retrouvés tous les deux pour fermer la boulangerie, je parlais à Archibald. Je ne m’attendais pas à voir ses yeux se remplir de larmes et qu’il me serre dans ses bras.

— C’est merveilleux MarieSophe, tu vas avoir un bébé. Quelle bonne nouvelle, je suis tellement heureux pour toi.

Il me fixait la mine réjouie et ajouta en riant :

— Quel cachottier Morgan, je l’ai encore vu ce matin et il ne m’a rien dit le bougre ! Ah ! il sait tenir sa langue le coquin !

— Il n’est pas au courant.

Stupéfait, Archibald se recula pour mieux me regarder.

— Attends, pourquoi ne lui as-tu rien dit ? Je ne sais pas moi, mais dans tes films de romance, la fille profite d’un moment de complicité pour annoncer la nouvelle avec des petits chaussons enrubannés dans une boîte, un truc comme ça, tu vois. Toi, la plus romantique des nanas que je connaisse, tu n’as pas fait ça ? Il faut que tu m’expliques là !

— C’est Gabriel qui…

Archibald s’éloigna de moi et gronda :

— Décidément, il est revenu pour foutre le bordel, lui ! 

Mon ami arpentait la boulangerie, les mains dans les poches. Il fulminait.

— Pourquoi est-ce lui qui est courant MarieSophe ? Ne me dis pas que tu craques pour lui ? Morgan ne mérite pas ça, je l’aime vraiment ce type.

— Mais que vas-tu t’imaginer ? C’est Gabriel le médecin qui est au courant. Il ne m’a pas vue bien, il a voulu me faire une prise de sang, c’est tout.

— Comme par hasard pour savoir si tu étais enceinte ? Tu sais qu’un test en pharmacie aurait pu faire l’affaire ? De quoi se mêle-t-il ? Il est revenu te tourner autour MarieSophe et toi tu le laisses faire. C’est sûr qu’apprendre qu’Enzo était son fils a dû changer ses plans.

Archibald bougonnait, il était furieux. Je me souvenais du temps où Gabriel était apparu dans ma vie et qu’il habitait en face de chez moi, Archibald ne l’aimait pas. Je pensais que c’était du passé, il semblerait que ce ne soit pas le cas.

— Je vais lui parler !

— Tu ne vas rien faire du tout Archi !

— Alors tu annonces illico presto la nouvelle à Morgan.

Je grondai à mon tour :

— Est-ce que je me mêle de ton histoire avec Cybèle ?

Il fronça les sourcils et se campa devant moi, les mains sur les hanches.

— Quel est le rapport ?

— Toi aussi tu pourrais lui parler et lui dire que tu en pinces pour elle !

— Je l’ai fait.

— Et tu ne m’as rien dit ?

Je sens la colère monter, il ne m’avait jamais rien caché.

— Pour la bonne raison que je me suis pris une fin de non-recevoir. Se prendre un vent à mon âge, pas de quoi en faire des histoires.

Je m’approchai de lui et posai ma main sur son bras.

— Tu es triste ?

— Même pas ! Je crois que je suis condamné à rester célibataire.

Il saisit mon visage et me regarda droit dans les yeux.

— MarieSophe, dis-moi pourquoi tu ne veux pas en parler à Morgan ? Tu n’es pas heureuse ? Rassure-moi, tu le désires ce bébé ?

Je baissai la tête, il me la releva aussitôt. Je murmurai :

— Laisse-moi un peu de temps. C’est tout nouveau de toute façon.

— Et si tu en discutais avec Mélusine ?

Je soupirais. Ce n’était plus comme avant avec elle et je n’avais pas envie d’écouter ses conseils. Archibald le comprit. Il me prit par les épaules.

— Allez viens, rentrons, je garderai ton secret le temps qu’il te faudra. Mais, tel que je connais Morgan, il ne sera pas long à le découvrir.

© Isabelle-Marie d’Angèle (janvier 2023).

À très vite…

Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Les journées à la boulangerie passent toujours très vite. Morgan vient souvent me faire un petit coucou. Il en profite pour ramener du pain pour le repas du soir. C’est bientôt la fermeture, il ne reste pratiquement rien sur les étagères. Pour en avoir discuté avec Archibald, il est ravi. Si ça continue comme ça, ce qu’il a investi sera récupéré. Il a toujours l’idée de son food truck. Il ne parle guère de Cybèle Iraola, et j’avoue qu’avec l’histoire de Gabriel et Mélusine, la jeune femme m’est complètement sortie de la tête. Mais quand on parle du loup, la voilà qui entre dans la boutique.

Elle me sourit puis regarde, navrée, l’étal vide.

— Je crois que je suis encore arrivée trop tard.

— Il reste une baguette aux céréales, c’est tout, je suis désolée. Mais pourquoi ne réservez-vous pas le matin, ainsi ça vous éviterait de vous déplacer pour rien.

Sur ces entrefaites, Archibald nous rejoint, souvent nous fermons la boutique ensemble et repartons tous les deux.

— Bonsoir Cybèle.

Il lui fait la bise.

— Je vais prendre la baguette et pour demain vous me gardez le pain spécial, c’est d’accord ?

Je note sur le grand cahier ce qu’elle souhaite. Elle paie et s’en va.

Surprise, j’interroge mon ami du regard.

— Elle ne devait pas avoir envie de discuter, grommelle Archibald. On ferme, je t’aide à ranger.

J’avais déjà fait le plus gros, il restait le coup de balai à passer. La caisse était faite. Ce n’est pas l’argent de la baguette qui allait changer grand-chose.

— Saverio m’a parlé d’une femme qui pour quelques heures accepterait de faire le ménage ici. C’est celle qui s’occupe des chambres d’hôtes de François, ainsi tu pourrais repartir plus tôt le soir.

— C’est toi le patron.

Archibald tire les stores et descend le volet roulant, nous sortirons par-derrière. Je le vois qui suspend son geste, il ouvre la porte et Mélusine apparait, seule.

— J’ai laissé Enzo avec Morgan, nous rassure-t-elle. Je voulais te parler, tu veux bien MarieSophe ?

Archibald fait mine de s’en aller, mais elle le retient par la main. Il nous entraine alors dans son fournil où l’odeur de pain distille toujours une ambiance de zénitude.

Elle ne s’embarrasse pas de préambule et attaque d’entrée. Je la reconnais bien là, elle va droit au but.

— Je suis désolée Marie-Sophie si je t’ai blessée. C’est vrai que je n’ai pas réfléchi aux conséquences, j’étais complètement obnubilée par cette envie d’avoir un bébé et Gabriel m’a semblé l’homme de la situation.

— L’homme de la situation ?

Je suis stupéfaite.

— Oui enfin… il était le seul que je connaissais et en qui j’avais confiance.

— Et si j’étais amoureuse de lui ? Tu y as pensé ?

D’un coup, la situation m’échappe. Je n’ai plus envie de savoir ni de comprendre, comme l’a dit Archibald c’est son histoire. C’est elle qui s’en dépatouillera quand Enzo posera des questions. Je la regarde dans les yeux, hausse les épaules et grommelle :

— Laisse tomber, tout ça n’a plus d’importance. Enzo est là, tu es heureuse avec lui, il l’est aussi parce qu’il a trouvé un papa. C’est toi seule qui géreras la situation quand le moment sera venu.

— Je ne voudrais pas que notre amitié en pâtisse, murmure-t-elle.

— Tu ne crois pas qu’il fallait y penser avant ?

— Que dois-je faire ?

Comme toujours, elle a le don de m’émouvoir. Archibald qui n’a rien dit, passe un bras autour de mes épaules et répond à ma place.

— Rien. Laisse le temps faire son œuvre, on verra bien.

— Marie-Sophie ?

Je ne sais même plus quoi dire. Cette situation me dépasse, je soupire.

— On rentre ? Je suis un peu fatiguée.

Archibald nous entraine, ferme la porte derrière lui et nous faisons le chemin en silence. J’entends au loin les bêlements des brebis, je respire l’air vif de la soirée. J’aperçois vite les lumières de notre maison.

Nous arrivons et Enzo se jette dans les bras de sa mère comme s’il ne l’avait pas vue depuis longtemps, ce qui fait éclater de rire Morgan. Il a préparé le dîner et ça sent rudement bon. Il a dû faire une soupe avec tous les légumes qu’il n’avait sans doute pas vendus au marché. Je passe à la salle de bains pour me laver les mains et c’est alors qu’une nausée me prend par surprise. Je n’ai rien avalé depuis le midi, pourtant ce n’est pas ce qui manque chez Archibald. Pas question d’alerter mes amis, ils en feraient tout un fromage. Je retourne dans la cuisine où je les retrouve qui papotent joyeusement. Mélusine emmène Enzo pour qu’il prenne son bain, je commence à mettre la table. On frappe au carreau, c’est Gabriel.

Enzo qui a reconnu sa voix quand il nous a salués, descend en trombe l’escalier, torse nu, et se jette dans ses bras. Son bonheur fait plaisir à voir. Gabriel l’embrasse.

— Maman m’a dit que c’était bientôt les inscriptions pour la maternelle. Tu m’y amèneras avec elle ?

Mélusine est revenue chercher son fils, l’eau du bain étant prête. Elle a entendu la question, elle répond à la place de Gabriel.

— Ce n’est pas encore la rentrée, tu as bien le temps d’y penser.

Il n’écoute pas et prend la tête de son père dans ses mains l’obligeant à le regarder bien face.

— Tu viendras ?

— Si je ne suis pas de garde, oui, je viendrai. D’ailleurs, Mélusine, ça tombe bien que tout le monde soit là. J’aimerais régulariser la situation à la mairie. 

Un silence de plomb s’installe dans la cuisine, seul Enzo qui ne comprend pas demande :

— Tu veux dire quoi papa ? C’est quoi régula…riser ?

C’est la première fois qu’il l’appelle comme ça. Gabriel et Mélusine pâlissent en même temps.

Morgan répond aussitôt :

— Gabriel va écrire sur un papier qu’il est ton papa, vu qu’il n’a pas pu le faire quand tu es né.

Enzo va avoir trois ans, il se contente de l’explication.

Je regarde Mélusine. Elle qui voulait avoir un enfant toute seule, c’est raté. Gabriel a bien l’intention de faire valoir ses droits et je suis tout à fait d’accord avec lui. Il ne perd pas de temps et je vois au froncement de sourcils de mon amie qu’elle n’avait pas prévu ça. Je ne peux m’empêcher de penser comme une gamine bien fait ! non mais qu’est-ce qu’elle a cru elle ! Je te fais un gosse dans le dos et basta ? Je connais un peu Gabriel, c’est un mec bien, il ne va pas fuir ses responsabilités, d’autant plus qu’avec la situation qu’il a, Mélusine aura moins de soucis à se faire pour l’éducation de son fils. Mes pensées vagabondent et je ne peux m’empêcher d’en vouloir à Mélusine. Je chasse ces idées aussitôt.

— Je rajoute un couvert, lui demandais-je en souriant.

— Je m’assois à côté de toi après que j’ai mis mon pyjama.

Enzo fait un clin d’œil à son père et rejoint sa mère qui n’a toujours pas bougé. Elle suit enfin son fils qui a grimpé les marches à toute vitesse.

Gabriel s’approche alors de Morgan et je l’entends lui dire :

— Tu as bien de la chance !

Leurs regards se croisent. Je ne comprends pas ce qu’il veut dire, je romps un bout de pain pour me donner une contenance et parce que j’ai faim. Pourtant, je le trouve bien fade.

© Isabelle-Marie d’Angèle (Janvier 2023).

À très vite…

Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Marie-Sophie continue de tenir son journal et elle va de surprise en déconvenue. Comment sa meilleure amie a-t-elle pu faire ça ? Mais qu’a-t-elle donc fait ?

Noël est passé ! L’année est terminée, enfin !

Je regarde par la fenêtre, il fait gris. Je me sens patraque.

J’entends la machine à coudre de Mélusine. Elle est déjà au boulot. Elle a eu de nombreuses commandes, elle est ravie.

Enzo dort encore.

Le premier levé est toujours Archibald. Il a rejoint sa boulangerie et je ne vais pas tarder à aller le retrouver. Finalement, tenir sa boutique me plait bien.

Morgan est parti au marché.

L’année s’est terminée avec la découverte que le papa d’Enzo était Gabriel. C’est Archibald qui m’a expliqué. Notre amie voulait un enfant, je m’étais enfuie au Pays basque, nous ne pouvions pas en discuter ensemble. C’est vraiment par hasard qu’elle en avait parlé à Gabriel, un jour qu’il était venu lui demander où je me trouvais. Archibald était présent. Gabriel avait proposé l’adoption, Mélusine avait refusé. C’était trop long. Elle voulait avoir un bébé tout de suite, seulement, elle n’avait pas d’homme. Archi m’avait raconté qu’en riant, il s’était mis sur les rangs, mais quand il avait réalisé qu’elle serait d’accord, il s’était mis en colère et était parti en claquant la porte. L’envie d’avoir un enfant tournait en boucle dans la tête de Mélusine, elle n’avait que Gabriel sous la main. C’est là où je ne comprends pas comment il a pu accepter de coucher avec elle, oui, parce qu’ils avaient couché ensemble, une seule fois. Lorsque Archibald l’avait appris, il avait déboulé furieux chez Gabriel. Heureusement que Charles était là, il lui aurait cassé la gueule tellement il était fou de rage. Gabriel a toujours affirmé qu’il n’avait pas accepté la demande de Mélusine. Alors ?

Mélusine avait donc avoué qu’elle avait drogué Gabriel. Pour un toubib, bravo, il s’était fait avoir comme un bleu.

Gabriel venait d’apprendre en même temps que moi qu’Enzo était son fils. Pour le bien de notre filleul et pour qu’il passe de bonnes fêtes de Noël, nous n’avons rien dit. Mais en début d’année, nous avons fait promettre à Mélusine de lui dire qui était son père. C’est chose faite. Elle n’a pas reculé. Elle a convié Gabriel chez Saverio, Enzo l’accompagnait. Lorsqu’ils sont revenus, Enzo m’a dit qu’il avait un papa maintenant et qu’il allait le voir souvent parce qu’il travaillait à l’hôpital voisin. Je ne veux même pas connaître ce qu’a raconté mon amie. Tout est clair dans la tête d’Enzo, il est heureux. Quant à Gabriel, effectivement, il essaie de rattraper le temps perdu avec son fils. Mais lorsque Mélusine est présente, il ne croise jamais son regard. Je pense qu’il ne lui pardonnera pas de sitôt. De même, Archibald et moi avons du mal à accepter, mais Mélusine est notre amie depuis de nombreuses années, ça n’excuse rien, je sais bien.

Il est temps de me préparer pour partir à la boulangerie.

Je rencontre François en route. Héloïse est chez ses grands-parents. Il m’embrasse et demande des nouvelles de Mélusine. Ah si elle avait été plus patiente, elle aurait trouvé avec lui, un père formidable. Il craque complètement pour elle.

— J’ai appris pour Enzo.

Stupéfaite, je fais les yeux ronds.

— Je comprends ta surprise, mais il devait avoir envie d’en parler. Il s’est confié à Héloïse.

François hésite à m’interroger, je le vois à sa manière de mettre ses mains dans les poches puis de les enlever. Nous continuons notre chemin en silence et soudain il se décide et s’arrête.

— Ils sont ensemble ?

Je reste à sa hauteur et le contemple. Pour gagner du temps, je demande :

— Tu parles de Mélusine et Gabriel ?

Il hoche la tête et son regard s’évade au loin. Cet homme est amoureux et malheureux, car il sait que ses sentiments ne sont pas partagés.

— Je ne crois pas non !

— Pourquoi est-il revenu alors ?

Comment lui dire qu’à la base Gabriel revenait pour moi et qu’il venait d’apprendre qu’il était papa.

— Tu devrais en parler avec Mélusine. Pourquoi ne lui avoues-tu pas ce que tu ressens ?

— Je l’ai fait et je me suis pris un râteau. Elle m’a répondu qu’elle avait souhaité avoir un enfant toute seule et que sa vie de célibataire lui convenait tout à fait. Je ne comprends pas alors pourquoi cet homme est là. J’avais cru qu’elle avait eu recours à une insémination artificielle.

Nous sommes arrivés, nous entrons ensemble. Archibald me sourit. Je passe dans l’arrière-boutique pour me laver les mains et me changer. Archibald a décidé que je devais avoir une blouse au logo de sa boulangerie. Il sert François et retourne dans son laboratoire.

Avant de sortir, sa baguette à la main, François me demande :

— Je n’ai vraiment aucune chance ?

C’est à ce moment-là que je prends ma décision. Je ne peux pas laisser Mélusine s’en tirer comme ça, sans rien dire. Elle a beau être mon amie, elle a fait n’importe quoi. Elle s’est servie de Gabriel, c’est le moins qu’on puisse dire et quand je vois les yeux tristes de cocker de François, je pense que la vie est vraiment mal faite. Si elle avait rencontré cet homme plus tôt… elle n’a même pas imaginé que je pouvais être amoureuse de Gabriel. Je regarde s’éloigner François.

Furibarde, je retrouve Archibald.

— Tu te rends compte que Mélusine n’a pas pensé une seconde à moi ? Et si j’étais revenue du Pays basque avec la ferme intention de me laisser séduire par Gabriel ?

Mon ami hausse les épaules.

— Tu ne dis rien ?

— Que vas-tu faire ? Briser une amitié de plus de vingt ans ? C’est sa vie, son choix. Je ne cautionne pas du tout, mais ça la regarde.

— Et si Enzo pose des questions sur son père ? Si en grandissant il demande pourquoi il n’aime plus sa maman ? Si c’est à cause de lui ? Et Gabriel tu y as pensé ?

J’en attrapai la nausée. J’ai dû pâlir, Archibald me soutint et me fit assoir.

La cloche de l’entrée retentit, je me redressai et retournai derrière mon comptoir, affichant mon plus beau sourire. Si on m’avait dit à quel point je pouvais être si bonne comédienne, je ne l’aurais pas cru.

© Isabelle -Marie d’Angèle (janvier 2023)

A très vite…

Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

S’il y a bien quelque chose que Marie-Sophie déteste, c’est bien la trahison et le mensonge 🙄.

Je ne voulais pas ouvrir les yeux. J’étais bien dans mon cocon. Je savais que dès que je bougerais, les questions fuseraient de toute part et je n’avais ni l’envie ni la force d’y répondre. Tout allait recommencer, la boule au ventre, la peur de sortir et de parler à mes amis. Je n’avais plus le courage. Pourquoi Saverio était-il passé par là ?

Parce que ce n’était pas ton heure ! Tu as encore tellement de choses à vivre.

Je ne pouvais plus retenir mes larmes. C’était la voix de maman que j’entendais. Je serrai les yeux, peut-être allais-je l’apercevoir ? Je la cherchais désespérément, mais la voix s’était tue et je ne vis personne. Mes paupières se relevèrent lentement. J’étais dans ma chambre. Tournée vers la fenêtre, je reconnus aussitôt l’érable pourpre dont les feuilles balayaient la vitre. Je compris aussi que j’étais seule, mais j’entendais des chuchotements en bas. Soudain, un léger bruit me fit tourner la tête vers la porte. Enzo me regardait. Il n’osait pas entrer. Il me fit un petit signe de la main, je lui fis aussitôt chut en mettant mon doigt sur mes lèvres puis l’invitais à me rejoindre. Il n’hésita pas et s’assit sur mon lit.

— Tu m’as fait peur marraine, tu sais bien que l’eau est froide en ce moment, tu allais tomber malade.

Il chuchotait. Mélusine avait certainement édulcoré la situation. Pour lui, j’avais juste eu envie de prendre un bain.

— Tu as raison, je suis un peu bête parfois.

Je parlais doucement. Il se blottit contre moi.

— Dis… heureusement que le chien de Saverio t’a vue, j’aurais été trop triste si…

Bravache, il essuya en douce une larme.

— Tu sais, Morgan depuis trois jours, il ne mange plus et ne dort plus.

Surprise, je l’interrogeai :

— Trois jours ? Ça fait si longtemps que je dors comme une marmotte ?

— Oui même que parrain et lui se relayaient à côté de toi pour te surveiller. Le médecin est passé, mais il a dit qu’il fallait te laisser te reposer. Ils n’ont pas voulu que tu ailles à l’hôpital. Gabriel était très inquiet et pas d’accord, mais ils disaient que c’était de sa faute tout ça. Morgan l’a même fichu à la porte et s’est mis en colère contre maman. C’est parrain qui a réussi à le calmer. Il est bien mon parrain, je suis allé dormir avec lui dans sa chambre quand il ne te surveillait pas. Maman était trop triste, je ne l’ai jamais vue comme ça. Quand t’es pas là marraine, rien n’est pareil. C’est ce que parrain n’arrêtait pas de répéter à Mélusine. Il s’est fâché aussi contre elle. J’ai voulu prendre sa défense, mais il m’a pris dans ses bras et m’a dit que c’était des histoires de grande personne. Du coup, Morgan m’a emmené et c’est François qui m’a gardé avec Héloïse.

Il se tut, Morgan venait d’entrer dans ma chambre. Lorsqu’il réalisa que j’étais réveillée, un sourire éclaira aussitôt son visage, mais il n’atteignit pas ses yeux. Il avait mauvaise mine, je ne l’avais jamais vu ainsi.

Je lui tendis les bras, il s’y blottit. Enzo toujours contre moi ne bougeait pas. Du coup, je les entourai tous les deux et les serrai contre moi.

— Je te demande pardon ! murmura Morgan à mon oreille.

Pourquoi s’excusait-il ? Ce serait plutôt à moi de le faire, mais je le sentis sangloter contre moi. Puis il se releva et saisit son portable.

— Je reviens, j’ai promis d’appeler Archibald dès que tu serais réveillée, Mélusine tient la boulangerie, il la préviendra et j’imagine qu’il va rappliquer aussitôt.

Il se tourna vers Enzo et lui demanda de rester avec moi.

— Tu veux boire quelque chose ? Manger un gâteau ?

Il avait dû recevoir des consignes et il prenait son rôle très au sérieux. Je repoussai la couette et découvris que j’étais en pyjama. Je ne me souvenais pas l’avoir enfilé.

Je posais délicatement les pieds par terre lorsque Morgan réapparut.

— Je vais t’aider.

Il attrapa ma main et je me levai. Un léger vertige me saisit, mais il ne dura pas. Je me blottis dans ses bras.

— J’ai prévenu aussi le médecin, enfin… Gabriel.

Il avait hésité sur le prénom, mais il me regarda dans les yeux.

— À moins que tu ne veuilles pas qu’il s’occupe de toi.

Je secouai la tête, rien n’avait d’importance. J’entendis une cavalcade dans l’escalier et Archibald déboula dans la chambre. Lui aussi avait mauvaise mine. Morgan se détacha de moi pour lui laisser la place.

— Tu m’as fait tellement peur MarieSophe !

Lui aussi essuya furtivement une larme.

— Pleure pas parrain, elle va bien marraine. Elle a fait un sacré gros dodo. Tu viens avec nous ?

Morgan me passa un pull par-dessus la tête pour que je ne prenne pas froid et tenue par lui d’un côté et par Archibald de l’autre, je descendis l’escalier.

Charles avait dû aussi être prévenu, il arrivait accompagné de Célestine. Aucun ne me posa de questions, mais je sentis que Pépé Charles avait eu du chagrin, ses yeux étaient rougis. Morgan mit en route la cafetière, Archibald avait amené du pain frais et une brioche. La vie semblait reprendre son cours.

Et Gabriel entra à son tour, il me regarda et je compris en un éclair. Ces yeux-là, je venais de les croiser il y a quelques minutes, c’était ceux d’Enzo. Comment mon amie avait-elle pu me cacher ça ? Je n’arrivais pas à réfléchir et calculer quand elle avait couché avec Gabriel, alors qu’elle savait que j’en pinçais pour lui. Enzo était-il au courant ? Et Archi ? C’est ce qui expliquerait peut-être sa colère contre Mélusine.

Perdue dans mes pensées, je n’avais pas dû entendre la question que me posait Gabriel, car il se pencha vers moi et déjà il me prenait mon pouls.

— Comment te sens-tu ? Te souviens-tu quelle année nous sommes ? Comment t’appelles-tu ?

Ah si j’avais pu tout oublier…

— Je m’appelle Marie-Sophie et toi tu t’appelles Gabriel.

Je me tournai vers Morgan.

— Lui c’est mon amour et lui, je désignai Archibald, mon meilleur ami, et puis, là c’est Charles et Célestine.

Rassuré Gabriel me lâcha. Qu’est-ce que j’avais mal ! Y avait-il un remède pour calmer ce sentiment de trahison que je ressentais ? Les questions tournaient en boucle et les souvenirs affluèrent. C’est quand j’étais revenue du Pays basque que j’avais découvert qu’elle était enceinte. Elle avait donc profité de mon absence. Je me rappelais aussi que lors de mon déménagement, les lèvres de Gabriel s’étaient égarées sur les miennes. Je n’avais alors pas fait encore mon choix à ce moment-là. Apparemment, pour lui et Mélusine c’était consommé. Et puis les paroles de Mélusine s’imprimèrent dans mon esprit, elle ne voulait pas d’homme. Elle répétait qu’elle avait fait son bébé toute seule.

Morgan s’approcha de moi.

— Cesse de te poser des questions, tu auras les réponses rapidement. Mélusine a promis.

Comme toujours, il avait compris, mais moi je me demandais s’il était au courant et depuis combien de temps. Même à lui, je ne pouvais pas faire confiance ? J’avais horreur d’être tenue à l’écart sous le prétexte qu’il faille me protéger. Et qu’avait-elle promis Mélusine ? Me dire la vérité ou encore m’édulcorer l’histoire ? Tout ça tourne dans ma tête et l’envie de repartir me coucher, m’endormir et ne plus me réveiller revint me titiller.

— Viens avec moi !

Archibald m’attira vers lui et sans demander l’avis de qui que ce soit, il m’entraîna à l’extérieur. Il me fit grimper dans son Foodtruck et démarra. Je savais que lui ne me trahirait pas, jamais.

© Isabelle-Marie d’Angèle (22 novembre 2022).

À très vite…

Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Il est temps de retrouver Marie-Sophie 🙂 et si tu es un peu perdu n’hésite pas à aller rechercher ses pérégrinations ici

— Comment ça tu as déjeuné avec lui ?

Mélusine m’attendait de pied ferme et dès que je passai la porte de la cuisine, elle ne me ménagea pas.

Une fois mon repas avalé avec Gabriel, j’étais repartie à la boulangerie reprendre ma place derrière le comptoir. Archibald ne m’avait posé aucune question et l’après-midi s’était terminée sans que je l’aperçoive. Il avait dû quitter son laboratoire, c’était très calme dans l’arrière-boutique.

J’étais revenue à pied comme d’habitude et j’avais pu constater que Morgan était rentré, sa camionnette étant garée devant chez lui. Il y avait de la lumière chez Charles mais la porte était fermée.

— Raconte et ne me cache rien. Pourquoi n’as-tu pas répondu à mes messages ?

Mon amie était furibonde et je ne comprenais pas vraiment pourquoi.

— Il n’y a pas grand-chose à dire et si tu dois être en énervée après quelqu’un, va donc voir Charles, c’est lui qui a donné notre adresse.

Surprise, elle se calma aussitôt. Je l’interrogeai :

— Tu n’as quand même pas cru que c’était moi qui l’avais appelé ?

— J’ai eu un doute.

Ce fut à mon tour d’être stupéfaite et la colère gronda en moi.

— Vous me prenez tous pour qui ? Où est le problème sincèrement ? Gabriel est un ami qui voulait prendre de mes nouvelles, c’est tout. Il avait des jours de congés, il en a profité pour venir ici.

Je m’approchai de l’évier pour me laver les mains. J’entendais Enzo qui chantonnait, il devait être dans sa chambre en pyjama. Je rentrais tard les jours où je tenais la boulangerie. Mélusine nous avait préparé un gratin dauphinois, je reconnaissais son parfum.

— Archibald est là ?

— Non.

— Tu as vu Morgan ?

— Non.

Je soupirai. Comment avouer que Gabriel allait travailler à une quinzaine de kilomètres de chez nous ? Je levai les yeux et j’aperçus Morgan qui traversait le jardin. Il caressa au passage le chat qui se pavanait devant lui alors que son chien le précédait. Il entra dans la cuisine, m’attrapa par le cou et m’embrassa. Il sentait bon, je me serrai contre lui.

— Comment va Gabriel ? me murmura-t-il dans le creux de l’oreille.

Il se détacha et me regarda en souriant. Avec Morgan, tout était simple.

— Il est en vacances ici ?

Il piqua un grain de raisin dans la corbeille de fruits et s’appuya contre la paillasse. Je répondis aussitôt sans rien lui cacher, les mots venaient tout seul.

— Figure-toi qu’il va bosser à l’hôpital.

Morgan saisit la dernière grappe et mit doucement une graine dans ma bouche.

— C’est Saverio qui m’a prévenu qu’un homme était avec toi et qu’il te dévorait des yeux.

Je rougis instantanément. Tout se savait ici et très vite.

— J’aime quand tu deviens toute rouge.

Il termina les fruits et reprit :

— Normal qu’un homme te trouve jolie, tu l’es.

— Comment as-tu compris que c’était Gabriel ? Saverio ne le connait pas.

Morgan se mit à rire.

— Il me l’a décrit, il a bien dû le regarder pour m’en faire un tel portrait, ça n’a pas été difficile de le reconnaitre.

Mélusine qui avait disparu dès l’arrivée de Morgan réapparut comme par enchantement. Je la soupçonnai même d’avoir écouté dans le couloir.

Elle ne fit aucun commentaire et commença à préparer le dîner en remuant bruyamment les casseroles. Morgan posa sa main sur son épaule.

— Tout va bien Mélusine. Marie-Sophie a tout à fait le droit de rencontrer un copain. J’en ai dit autant à Archibald qui était furieux contre Charles.

Mon amie bougonna tout en préparant la salade. Enzo déboula et installa les assiettes sur la table. Il savait qu’il pourrait ainsi regarder un petit peu la télé avant d’aller se coucher.

Archibald arriva peu après. Il rapportait un gâteau basque.

— C’est de la part de Cybèle.

Il s’approcha de moi et m’embrassa sur la joue.

— Désolé pour tout à l’heure. On oublie ?

Mon portable sonna à ce moment-là, le visage de Gabriel apparut. Archibald soupira mais ne fit aucun commentaire, Morgan me regarda, Mélusine croisa les bras et Enzo cria :

— Pourquoi tu réponds pas marraine ?

© Isabelle-Marie d’Angèle (novembre 2022).

Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Voici la suite du journal de Marie-Sophie 😉

Archibald était déjà à pied d’œuvre dans la boulangerie quand je suis arrivée prendre mon poste derrière le comptoir. Il vint aussitôt m’embrasser. Je ne l’entendais jamais partir le matin. Il est vrai que sa chambre ne donnait pas sur la mienne et qu’il a toujours été discret du plus longtemps que je me souvienne, parce que je dois bien l’avouer, il a dormi chez moi plus d’une fois.

Il sentait bon le pain frais. D’ailleurs, il était lié à ce parfum à vie. Il n’accusait jamais la fatigue, il adorait son métier et se lever tôt n’avait jamais été un problème. Même quand nous faisions des soirées avec Mélusine, il était le dernier à repartir chez lui. Il avait toujours quelque chose à me raconter. Archibald et moi c’est comme les doigts de la main, inséparables.

Les premiers clients commencèrent à arriver. Je les reconnaissais et leur proposai leur pain habituel, si bien qu’il n’y avait guère d’attente à la caisse. Finalement, j’aimais être là.

La matinée était déjà bien avancée lorsque quelqu’un poussa la porte de la boulangerie. Occupée à rendre la monnaie, je ne levais pas la tête immédiatement aussi restais-je stupéfaite quand j’entendis :

—  Bonjour Marie-Sophie.

Gabriel était en face de moi. Mon voisin d’en face sur lequel j’avais grave phantasmé affichait un sourire ravageur.

—  Je suis content de t’avoir retrouvée.

Je sentis mes joues s’empourprer. Il me faisait toujours autant d’effet cet homme. Heureusement, il n’y avait personne dans la boutique. Il avait bien choisi son moment certainement sans le savoir, c’était l’heure de la matinée un peu creuse.

—  Bonjour Gabriel.

Je retrouvai enfin ma voix et lui demandai ce qu’il désirait.

—  C’est pépé Charles qui m’a dit que je pouvais te trouver ici. Nous sommes restés en contact et lorsqu’il vidait sa maison. Après de grandes hésitations, il a quand même accepté de me donner ton adresse. Je suis passé chez lui, j’ai donc vu où tu habites, et me voilà. Tu m’as manqué. J’ai quelques jours de congés, je te les offre.

J’enregistrai toutes ces informations et tout se mélangea dans ma tête : la trahison de pépé Charles qui aurait mieux fait de s’occuper de ses affaires, pourvu qu’Archibald ne décide pas de me rejoindre pour me tenir compagnie, et si Morgan passait me faire un petit coucou ou Mélusine avec Enzo.

Gabriel se pencha vers moi au-dessus du comptoir et me fixa de ses beaux yeux verts.

—  Et toi, tu es contente de me revoir ?

Il était gonflé quand même ! ça faisait un bail que je n’avais pas eu de ses nouvelles et d’un coup, il débarquait espérant quoi ?

—  Je suis surprise.

Il sourit.

—  Je croyais que tu aimais justement les surprises ? Je suis heureux, j’ai réussi mon coup. Tu es libre pour déjeuner avec moi ?

Manque de bol ou jour de chance, j’étais toute seule. C’est alors que je réalisai que Morgan ne risquait pas d’arriver à l’impromptu, il était parti sur un autre marché et il avait emmené sa mère. Mélusine était chez François avec Enzo, elle mangeait avec lui. Restait Archibald, mais nous n’avions rien prévu.

—  J’ai vu qu’il y avait un petit bar sur la place, chez Saverio, tu connais ?

—  Il se fait livrer son pain pour ses sandwichs le midi.

—  Alors c’est vendu. À quelle heure termines-tu ?

Je ne pouvais pas aller chez Saverio, tout le village serait au courant aussitôt. La meilleure solution ou la moins pire comme dirait Pépé Charles, était de l’inviter chez lui. Après tout, c’était lui qui m’avait mise dans cette situation, comme je sais qu’il était seul pour la journée, Célestine étant avec Morgan. Je m’entendis répondre :

—  Tu connais l’adresse de Charles, va le retrouver et…

C’est à ce moment-là que le traître arriva à la boulangerie, la mine réjouie.

—  Ne me fais pas la tête MarieSophe, il avait tellement envie de te revoir.

Pépé Charles me fit un clin d’œil.

—  Tiens sers-moi donc ma baguette favorite et…

—  Qu’est-ce que tu dirais que nous venions tous les deux déjeuner chez toi ? Du coup, je t’en mets deux ?

Il se mit à rire.

—  Qu’est-ce que vous allez bien pouvoir faire d’un vieux bonhomme comme moi ? Vous avez certainement plein de choses à me raconter. Et puis, moi, comme j’étais tout seul, j’avais espéré pouvoir regarder Les 12 coups de Midi. Allez donc chez Saverio, tu en profiteras pour goûter ses sandwichs et lui dire ce que tu en penses, depuis longtemps qu’il m’en parle et qu’il se désole que tu n’aies jamais ton avis.

—  Ah j’avais bien reconnu ta voix !

C’était le bouquet, Archibald déboulait dans la boutique et son sourire s’effaça immédiatement à la vue de Gabriel. Celui-ci s’avança pour lui serrer la main. Mon ami fit de même et je sentis aussitôt comme une tension palpable dans la boulangerie.

Heureusement, une cliente arriva. Charles paya sa baguette et s’enfuit sans demander son reste. Gabriel le suivit en me lançant :

—  Je t’attendrai donc chez Saverio, arrive quand tu peux.

Je gardai mon sourire pour la cliente qui en profita pour bavarder avec Archibald. Une fois qu’elle fut sortie, mon ami me fusilla du regard.

—  Tu m’expliques ? Qu’est-ce qu’il vient foutre ici ce toubib ?

Dieu qu’il m’agaçait quand il prenait ma vie en main comme ça.

—  Il n’y a rien à dire, c’est Charles qui l’a renseigné sur ma nouvelle adresse et voilà. Si tu dois en vouloir à quelqu’un, c’est à lui.

—  Je t’accompagnerai bien chez Saverio mais je ne peux pas. Tu te rends compte si Morgan l’apprend ? Il l’apprendra de toute façon.

—  Je ne fais rien de mal. Je déjeune juste avec un ami.

—  Un ami ? Pas à moi MarieSophe. Demande au moins à Mélusine de venir avec vous.

—  Mais enfin, je suis majeure et vaccinée quand même. J’ai le droit de faire ce que je veux non ? Je n’ai pas besoin de chaperon. Est-ce que je te pose des questions quand tu es avec Cybèle Iraola ?

Il fronça les sourcils, j’aurais mieux fait de la fermer.

—  Qu’est-ce qu’elle vient faire ici ? Tu ne vas pas comparer ton toubib et elle ? Il n’y a absolument rien entre elle et moi.

—  Parce qu’il y a quelque chose entre Gabriel et moi peut-être ? Et ne me raconte pas qu’elle te laisse indifférent, je te connais.

—  Alors tu me connais mal MarieSophe.

Il tourna les talons furieux et sans se retourner ajouta :

—  Pars à midi, je tiendrai la boutique jusqu’à ton retour.

J’aurais voulu le suivre et m’excuser, mais un nouveau client arrivait. La mort dans l’âme, je repris mon sourire de commande et m’occupai de lui.

Évidemment, il avait dû prévenir Mélusine, son nom s’afficha sur mon portable alors qu’il était presque l’heure que je m’en aille.

Je l’éteignis rageusement. Comme un ballet bien réglé, Archibald apparut derrière le comptoir. Il avait enlevé son tablier blanc.

Je quittai la boulangerie.

Gabriel m’attendait sur la terrasse. Il avait commandé un jus de fruits. Il me fit signe dès qu’il m’aperçut et quand je le rejoignis, je sentis le regard de Saverio me fixer. J’entrai dans le bar et le saluai. Bravache je lui dis :

—  Un ami est venu me rendre visite, j’en profite alors pour goûter vos sandwichs. Tout le monde m’en fait des éloges.

Saverio me serra la main par-dessus le comptoir et salua d’un hochement de tête Gabriel. La jovialité du barman avait disparu.

Gabriel ne se rendit compte de rien et m’invita à m’asseoir au fond de la salle. Avec un grand sourire, il m’annonca :

— Je vais travailler dans l’hôpital situé à quelques kilomètres de chez toi pendant quelque temps, toujours aux urgences. Je permute avec un collègue qui vient à ma place.

Me voilà bien !

© Isabelle-Marie d’Angèle (septembre 2022).

À très vite…

Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Marie-Sophie continue de nous raconter sa vie au fil des jours…Je te présente les personnages tels que je les imagine 👇 et je te rappelle que tu peux trouver ici tout Marie-Sophie.

— Tu ne crois pas que tu vas un peu vite ?

Mélusine, assise face à moi dans la cuisine, nous buvons toutes deux notre premier café. Enzo dormait encore, il était tôt. Nous aimions bien nous retrouver alors que le jour pointait à peine. La fenêtre était ouverte et nous entendions au loin les cloches des vaches et des brebis qui attendaient leur départ pour le pré.

Mélusine, le nez dans son mug, leva les yeux vers moi. Elle en avait de la chance, mon amie, toujours jolie, même le matin au réveil, alors que moi, les cheveux étaient en bataille, elle, on dirait qu’elle sortait d’une gravure de mode.

— Quoi ? aboya-t-elle.

J’éclatai de rire. Sa mauvaise humeur avant le café restait légendaire.

— Je pensais justement que tu étais adorable.

Elle haussa les épaules et posa sa tasse.

— Tu n’as pas répondu à ma question MarieSophe. Cette… comment l’appelles-tu déjà ?

— Cybèle.

— Tu parles d’un nom ! Bref, je n’imagine pas du tout Archibald avec elle.

Jamais je n’aurais cru que ce serait Mélusine qui verrait ça d’un mauvais œil qu’enfin notre ami se case. Elle se resservit du café et m’en proposa. Je refusai.

— Je suis certaine qu’il va se passer quelque chose entre eux.

— Entre qui et qui ?

Nous n’avions pas entendu Morgan arriver. Il se pencha vers moi pour me piquer un baiser sur les lèvres. Jamais je ne me ferai à la manière qu’il a de se déplacer aussi discrètement. Je lui proposai du café qu’il accepta en souriant. Il ouvrit la porte du placard pour sortir sa tasse favorite. Quand il était là, j’avais l’impression que la pièce se rapetissait, il en imposait Morgan ! Il s’assit et m’invita à le rejoindre sur ses genoux. Mélusine murmura :

— Vous êtes mignons tous les deux. La belle et la bête !

Alors que je ne savais pas comment réagir, Morgan éclata de rire et Mélusine fit de même.

— Je parie que vous parliez de Cybèle Iraola, reprit Morgan, une fois leur crise d’hilarité terminée.

— MarieSophe pense qu’il se passe quelque chose entre Archibald et elle.

Il reposa sa tasse et tout en me caressant les cheveux répondit :

— Avant que ça n’arrive, il coulera de l’eau sous les ponts.

— Et pourquoi donc ?

— Archibald n’est pas basque, grommela-t-il.

— Et ?

Mélusine plongea son nez dans son mug, je suis certaine de l’avoir vu sourire comme si elle était ravie.

Morgan me poussa gentiment et se leva éludant la question.

— Je vais au marché et je vais en profiter pour acheter le pain. D’ailleurs, tu n’y vas pas aujourd’hui MarieSophe, à la boulangerie ?

Mélusine et moi haussâmes les sourcils en même temps.

— Ah d’accord c’est à moi d’être derrière le comptoir ?

Il rit.

— Alors à plus tard !

À nouveau, il m’embrassa et s’en fut par le jardin. Mélusine se leva et lava son mug. Elle se tourna ensuite vers moi.

— Je suis très heureuse pour toi, il est vraiment gentil Morgan. J’imagine que tu ne penses toujours pas t’installer chez lui ?

— Je viens d’emménager… à moins que tu veuilles la maison pour toi toute seule, lui glissais-je en lui faisant un clin d’œil.

— Pas du tout !

— Peut-être as-tu d’autres projets ?

Je voulais la faire réagir et l’inviter à se confier, mais elle répondit en soupirant :

— Si tu penses à François, tu fais fausse route. Décidément, c’est à croire que tu as vraiment envie de nous caser Archi et moi. Ce n’est pas parce que tu as trouvé chaussure à ton pied qu’il faut que cela soit pareil pour nous.

Je la rattrapais par le bras alors qu’elle allait m’abandonner dans la cuisine.

— Mélusine, excuse-moi si j’ai été indiscrète ou maladroite.

Elle me saisit la main.

— MarieSophe, je crois que je ne suis pas prête à laisser un homme entrer dans notre vie à Enzo et moi. Nous ne sommes pas bien comme ça ? Et je pense que pour Archibald c’est pareil.

Je dressai l’oreille. Saurait-elle quelque chose qui m’aurait échappé.

— Vous en avez parlé ?

— Pas besoin. Archi est dans son truc, il n’a pas la tête pour autre chose.

— Oui, mais ça peut changer.

— Enfin, MarieSophe qu’est-ce qu’il t’arrive ? Je vais me doucher et réveiller Enzo et nous partirons pour la crèche, c’est notre tour d’animer la matinée.

Elle a raison, pourquoi me suis-je mis ça dans la tête ? Je me secouai, après tout, ça ne me regardait pas.

Le village n’était pas grand, il avait l’avantage que nous pouvions nous déplacer à pied. Il y avait du monde à la boulangerie. Je fis signe à Morgan qui avait la côte derrière le comptoir, je reconnus son rire et sa voix. Il semblait très à l’aise avec chacun. Je remarquai qu’il y avait des gens des communes voisines. J’étais heureuse pour Archibald. Mélusine tenait la main d’Enzo et celui-ci ne put s’empêcher de lui échapper pour aller embrasser son parrain. Il commençait à être connu ce gamin et son arrivée dans la boutique ne passa pas inaperçue. Poli, il dit bonjour et s’empressa de passer derrière pour retrouver Archibald.

Évidemment, celui-ci nous rejoignit après avoir serré les mains des clients qui maintenant lui faisaient confiance.

Il nous embrassa, nous demanda des nouvelles, ce qui nous fit rire car nous nous voyions tous les jours, nous habitions ensemble.

— À ce soir.

Il repartait déjà abandonnant Enzo qui tenait une poche de croissants tout chauds.

— Il a dit que c’était pour les autres enfants.

Quand nous arrivâmes chez François qui nous accueillait avec un grand sourire, nous eûmes la surprise d’y trouver Cybèle.

— Je crois que vous vous connaissez, s’empressa d’annoncer le père d’Héloïse. Cybèle Iraola et son fils Bixente.

Médusées, Mélusine et moi saluâmes la jeune femme et découvrîmes son gamin en fauteuil roulant.

© Isabelle-Marie d’Angèle (septembre 2022).

À très vite…

La partie de Tarot de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Je partage ici la partie de Tarot de Marie-Sophie. Si tu suis le journal de Marie-Sophie, c’est un flashback. Cette histoire n’avait pas été publiée sur ce blog, je l’avais écrit en 2019 sous le pseudo de Minibulle. Marie-Sophie ne date pas d’hier comme tu peux le constater. Aujourd’hui, elle n’habite plus dans le même village… Voir ici tu as toute l’histoire de mon héroïne 💖.

J’habite dans ce petit village depuis ma naissance. Je connais donc tout le monde. Je fais presque partie du paysage. Quand je suis entrée dans le bistrot de Clovis la première fois, je devais avoir cinq ou six ans. J’accompagnais papa qui aimait bien y aller boire son café vers seize heures entre deux rendez-vous.

C’est pourquoi Clovis me charrie toujours avec l’éternelle histoire que je n’ai toujours pas de fiancé. Tous les vendredis soir, il recevait chez lui, dans la salle du fond, un tournoi de tarot. Rien d’officiel, juste les amis du coin qui aimaient bien se rencontrer autour d’un verre. Les femmes exit, interdit. Pourquoi étais-je acceptée moi ? Tout simplement, parce que je n’étais la fiancée de personne. Je ne les surveillais pas s’ils buvaient trop de bière, de vin rouge. Je ne les enquiquinais pas avec leurs problèmes de poids, de foie, de tension. Bref, je leur foutais la paix et du coup, ils ne faisaient même pas attention à moi.

Les premières fois que j’ai assisté à leur partie de tarot, je n’ai rien compris. Là, je devais avoir quinze ans. Avant, le soir je n’avais pas le droit de sortir. C’est Charles qui m’y a emmenée.

— Ah ! te voilà petiote !

— Elle a quand même la quinzaine là, râlait Charles, c’est une jeune fille !

— Tu parles, elle a encore ses nattes ! riait Clovis.

J’aimais bien l’ambiance chaleureuse de cette salle. J’avais de la chance, personne ne fumait à l’intérieur. Clovis n’a donc eu aucun problème quand l’interdiction de fumer dans les lieux publics a été instaurée. D’ailleurs, il se vantait d’être en avance sur son temps, le bougre !

Charles s’installait avec ses partenaires habituels : Jojo, Pierrot et Lulu. C’est lui qui amenait son jeu. Toujours le même. Il ne l’oubliait jamais et quand l’un de ses comparses décidait de jouer avec le sien, Charles se mettait dans une colère noire. Je ne vous raconte pas le jour où Charles ne le retrouvait pas, il était pire qu’un lion dans sa cage. En fait, c’était Lulu qui lui avait piqué, un soir où il avait bu un coup de trop, il n’avait pas fait attention et était rentré chez lui sans son précieux jeu. Charles lui a fait promettre de ne jamais recommencer cette blague idiote, sinon c’en était fini de leur précieuse amitié. Il ne rigolait pas Charles.

Toujours le même rituel :

— Clovis, tu nous apportes de quoi boire ?

— J’arrive les amis. Un ballon de rouge pour Lulu, un de blanc pour Pierrot et deux bières pour Charles et Jojo, une brune et ambrée.

Ils faisaient durer le plaisir avec leur verre. Ils n’étaient pas de grands consommateurs d’alcool.

Et la partie commençait. Charles caressait son jeu, le présentait à ses amis, et commençait toujours à distribuer et c’est là que la première fois où je les ai entendus parler, je n’en crus pas mes oreilles et pris un fou rire mémorable. Enfin, c’est plutôt eux qui ont bien rigolé. Moi, j’étais plutôt genre, vexée.

— N’oublie pas de faire le chien !

Je regardais Charles et attendais. Pas un son ne sortait de sa bouche. Il ne devait pas aboyer ? Et pourquoi d’abord ?

— Petite !

— Garde !

Je me demandais de quoi ils parlaient. Il fallait garder la petite ? Mais de qui s’agissait-il ?

Je n’osais dire un mot et poser la question qui allait les déconcentrer. Peut-être qu’une gamine était en vacances chez eux. Je me triturais le cerveau. Charles n’avait pas d’enfants. Jojo et Pierrot n’avaient que des garçons. Quant à Lulu… peut-être que c’était lui !

— Bravo, tu as amené le petit au bout et tu avais les deux bouts en plus.

Je regardais Charles. Mais il avait donc un enfant finalement ? Il l’avait amené où ? Au bout de quoi ? Et puis il était assis pas debout.

Ils comptaient les points.

— Lulu, tu as encore oublié de dire « garde sans le chien » ou « contre le chien » ?

J’ouvrais de grands yeux et me baissais pour regarder sous la table. Où était passé ce chien dont il avait la garde ?

— Excuse ! c’était sans le chien !

— Non, tu ne l’avais pas l’excuse, tu avais les deux bouts, mais pas celle-là !

— Non, je disais que je m’excusais, riait Lulu.

Une autre partie recommençait. J’essayais de me concentrer. Il devait y avoir un truc que je ne pigeais pas.

— Petite.

Et voilà que c’était reparti. Je me levais de table.

— Où vas-tu petite ?

C’est à moi qu’il parlait Charles ? Et c’est de moi qu’il parlait aussi tout à l’heure quand il disait qu’il m’avait amenée au bout ? Mais non, j’ai bien entendu « tu as amené le petit au bout ».

Histoire de voir un peu leur réaction, je répondis à Charles.

— Au bout !

Les quatre hommes me regardèrent complètement ahuris.

— Au bout de quoi ?

— Mais je n’en sais rien, moi, vous n’arrêtez pas de dire que vous avez amené le petit au bout, alors je dis pareil.

Ils éclatèrent tous de rire. Vexée, je tapais sur la table.

— Qu’est-ce que j’ai dit de drôle ?

Ils en pleuraient. Ils sortaient tous leur mouchoir à carreaux et s’essuyaient les yeux. Jojo appela même Clovis pour qu’il apporte une nouvelle tournée.

— Ne te fâche pas petiote ! On va t’expliquer. Le petit, c’est le 1 et c’est un atout important. Il rapporte des points si on l’amène au bout de la partie sans qu’on le ramasse. Quand on a les deux bouts, le 1 et le 21 on est costaud. C’est là qu’on annonce « petite » ou « garde ».

Je maugréais malgré moi et me rassis sur ma chaise.

Jojo distribuait les cartes.

— Mais fais attention, t’as encore oublié le chien. Quand même, tu es distrait ce soir, tu penses à ta belle ?

— Tu as un chien Jojo ? demandais-je doucement.

Il reposa le jeu et à nouveau de grands éclats de rire retentirent dans la salle.

— Excusez-moi, mais je ne comprends rien !

— T’excuse pas ! Au fait, c’est aussi un atout, l’excuse !

J’avais quinze ans. Aujourd’hui, je frôle la trentaine et je joue avec eux. Ils ont vieilli, mais ils sont toujours aussi doués. On joue à cinq et les règles du jeu de tarot n’ont plus de secret pour moi. Ah ! j’oubliais, j’emmène mon chien avec moi ! Un vrai ! C’est moi qui en ai la garde.

© Minibulle 12/11/2019

À très vite…

Journal de Marie-Sophie

Bonjour toi 😉

Tu as vu ? J’ai décidé de nommer l’histoire de Marie-Sophie Le journal de Marie-Sophie. C’est un peu ça puisqu’elle raconte sa vie. Alors c’est parti pour un nouvel épisode. Tu vas découvrir aujourd’hui, une nouvelle venue. Cybèle Iraola dont je présente l’image qui m’a inspiré pour le personnage.

Cybèle Iraola

La boulangerie d’Archibald est ouverte et je suis derrière le comptoir en bois. J’ai le cœur qui bat à 1000 à l’heure. Les habitants se pressent dans la boutique qui sent bon le pain frais, mais aussi celui du local neuf.

J’avoue, elle en jette avec ses corbeilles accrochées derrière moi emplies des pains que mon meilleur ami a fabriqués cette nuit. Il est debout depuis trois heures du matin, je l’ai entendu partir.

Il a retrouvé sa tenue blanche et il est beau Archi. Les clients sont curieux. Archibald souhaitait qu’il y ait des morceaux de ses différents pains disposés dans des petites panières sur le comptoir. Je l’ai aidé à les préparer et je les ai goûtés. Au fur et à mesure que je disais qu’ils étaient bons, Archibald riait en m’assurant qu’il n’en doutait pas une seconde.

Je reconnais Mélusine avec Enzo qui viennent chercher la baguette d’Archi. Elle était renommée dans notre village d’avant. Va-t-elle avoir le même succès ici ?

Saverio arrive en trombe pour récupérer sa commande et il le crie bien haut de manière à ce que tout le monde l’entende. Tout est prêt et il embarque sa marchandise en prenant bien soin de passer devant les clients. Le parfum du pain chaud envahit la boutique. Certains se penchent sur les panières qu’il emporte et d’autres l’interpellent :

— Alors Saverio, c’est pour ton bar ?

— Tu as choisi lesquels pour tes sandwichs ?

Saverio les regarde en souriant et les invite à venir les découvrir au déjeuner. Il propose une réduction pour les premiers clients arrivés. Et ça marche ! Les habitants achètent la baguette qu’ils trouvent craquante et se laissent tenter par celles aux céréales. Archibald passe la tête et il est applaudi par les villageois. J’en rougis pour lui. Il est très à l’aise. Un moulin avec un meunier authentique produit la farine, il a décidé d’aller la goûter et si elle lui convient, c’est avec elle qu’il fabriquera son pain. Il m’avait demandé de l’accompagner et j’ai rencontré le bonhomme. Je ne savais pas que les meuniers existaient encore. C’est un métier ancien et Gérard avec qui nous avons discuté fait partie de ces artisans qui exercent ces métiers d’autrefois. J’ai adoré son moulin. L’endroit est magnifique. Il ne manquait plus que les ânes avec les paniers et l’image aurait été complète. Gérard a ri quand je lui en ai fait la remarque, il m’a montré les animaux qu’il avait dans son pré. Un couple de bourriquets dressait leurs oreilles dans ma direction. Il m’a rassurée, ils ne portaient pas la farine sur leurs dos et lui non plus d’ailleurs. Les sacs étaient acheminés dans sa camionnette. Oui, les temps changent quand même !

— Excusez-moi !

Perdue dans mes pensées, je sursaute en découvrant une jeune femme, grandes lunettes rondes chaussées sur le nez et une casquette à la gavroche vissée sur la tête. Une cascade de cheveux châtains méchés de..  Je dirais de gris, s’en échappe. J’accroche ses yeux bleus magnifiques et lui souris instantanément.

 — Oui ? Je peux vous aider dans votre choix peut-être ?

Elle répond à mon sourire.

— Je ne viens pas pour acheter du pain, mais pour rencontrer Archibald Letrady.

Je reste bouche bée. Il y a bien longtemps que je n’ai pas entendu le nom de famille de mon meilleur ami. Il me faut quelques minutes pour réaliser qu’il s’agit d’ailleurs bien de lui. Devant mon mutisme, elle explique :

— Je suis là pour le Food Truck.

Au même instant, Archibald rentra dans la boutique après en avoir terminé avec Saverio.

— Ah mademoiselle Iraola.

Il s’avança vers elle pour lui serrer la main. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu l’impression qu’entre ces deux-là, il pourrait se passer quelque chose. Il l’entraîna vers l’extérieur pour qu’elle lui montre le véhicule qu’il souhaitait acheter.

Je servis les autres clients et l’oubliais.

— Qu’est-ce que tu en penses ?

La boulangerie s’était vidée et Archibald m’invitait à découvrir le Food Truck qui bientôt lui servirait à présenter sa marchandise ailleurs qu’au village.

— Pourquoi le vend-elle ?

— Elle ne le vend pas. J’ai pensé que nous pourrions collaborer. C’est encore une idée de Morgan. Cybèle fait des bruschettas, pourquoi ne pas les faire avec mon pain ?

— Cybèle ?

— C’est un prénom original, je te l’accorde. Alors qu’est-ce que tu en dis ? Je pourrais faire les marchés les jeudis et samedis dans les petits villages voisins. Cybèle a déjà sa clientèle, elle veut bien tenter l’expérience de travailler avec moi. Elle va goûter mes pains pour voir lesquels se marieront le mieux avec ses recettes.

— Tu m’étonnes ! murmurais-je.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Rien du tout. En fait, c’est une collaboration ? Comme ça, tu n’auras pas d’argent à débourser encore pour l’achat du véhicule.

— Voilà ! Tu as tout compris.

Il se tait quelques instants et demande :

— Alors comment l’as-tu trouvée ?

— Jolie et sympathique.

Il hausse les sourcils.

— Je te parle de ce début de journée. Il y avait du monde non ? Raconte.

— Je pense que tu vas cartonner et je suis sincère.

— En tout cas, je te remercie de m’aider. Les autres jours, je vais me débrouiller pour ne pas trop te solliciter.

— Finalement, ça m’a plu. Tant que je peux, je t’aide. Lorsque Mélusine aura besoin de moi, tu trouveras une solution. Je crois que Morgan est partant pour prendre ma place.

— Alors c’est vendu. Merci MarieSophe.

Il me colla deux baisers sur les joues et me prit dans ses bras.

— Merci ma belle.

Il me lâcha lorsque Cybèle Iraola s’approcha de son food truck.

— Je te présente Marie-Sophie, ma meilleure amie.

Comme ça c’était clair, Archibald avait mis les points sur les i immédiatement. Je souris à la jeune femme. Voilà donc celle qui allait peut-être s’intégrer dans notre trio. Il s’agrandit peu à peu si on compte aussi François qui fait rougir Mélusine dès qu’elle l’aperçoit.

© Isabelle-Marie d’Angèle (Juillet 2022) 

À très vite…

Marie-Sophie face au miroir

Bonjour toi 😏.

Revoilà enfin Marie-Sophie, je suis certaine qu’elle t’a manqué 😉. La voici face à son miroir et le moins qu’on puisse dire c’est qu’elle n’est pas indulgente avec elle.

La visite chez Saverio m’a sérieusement ébranlée. Morgan parle donc de moi et de plus, il est certain que je suis faite pour lui.

Je me plante devant le miroir et me regarde sans complaisance. Qu’est-ce qu’il peut bien trouver de bien chez moi ?

J’ai les cheveux roux en pagaille. Je devrais aller chez le coiffeur et dompter cette tignasse qui ne ressemble à rien, mais je n’en ai pas envie. Je les aime bien comme ça.

Mes yeux verts sont… verts et encore pas tout à fait, de l’orange s’y emmêle. Ils ne sont pas en amande, ils sont… normaux. Quelques ridules apparaissent quand je souris.

Mon visage est parsemé de taches de rousseur. Maman me disait que j’avais regardé le soleil à travers une passoire. Qu’est-ce qu’elle m’agaçait quand elle me serinait ça. Aujourd’hui, j’aimerais bien l’entendre me le glisser à l’oreille.

Je continue mon inspection, sans complaisance. Une poitrine généreuse, un ventre pas très plat, c’est le moins que l’on puisse dire. Normal, je déteste les abdos. Dès que je commence, ça me donne envie de vomir. En fait, je ne suis pas fan du sport en général. J’ai bien tenté la salle, mais rien que de voir toutes ces minettes en tenue sexy qui se pavanent devant moi, ça me rend malade.

Mes jambes ! Ah, elles me portent, mais c’est bien tout ce qu’elles savent faire. Elles ne bronzent pas, merci la peau des rouquines. Donc, adieu les jolies gambettes fuselées, hâlées, qui font rêver les hommes l’été.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Mélusine est appuyée contre le chambranle de la porte et me regarde, l’œil narquois. J’entends Enzo qui galope dans le couloir. Il passe en coup de vent devant ma chambre. Mélusine le rattrape et lui répète de faire attention dans l’escalier. Ce garnement finira par se casser quelque chose à force de sauter les marches deux par deux.

Je soupire. Qu’est-ce qu’un homme va bien pouvoir trouver de beau chez moi. Rien qu’à l’idée de penser aux mains de Morgan sur mon ventre, j’ai honte.

Une larme s’échappe et coule sur ma joue. Je l’essuie rageusement. Depuis cette fichue dépression et les médicaments qui vont avec, je ne reconnais plus ce corps. Pourtant, c’est le mien, mais il m’a trahie et je lui en veux à mort.

— MarieSophe ?

À nouveau, Mélusine est postée dans l’encadrement de ma porte.

— Je voulais te demander si tu étais prête pour…

Elle ne finit pas sa phrase et s’approche de moi. Elle passe un bras autour de mes épaules.

— Tu me racontes ?

— Il n’y a rien à dire.

Elle soulève son tee-shirt et me désigne le bourrelet qui est apparu et n’a pas disparu après la naissance de son fils.

— Ce n’est pas pareil. Tu ne veux pas d’homme dans ta vie.

— C’est ce que tu crois et ça t’arrange de le croire.

Immédiatement, je pense au papa d’Héloïse, mais elle ne me laisse pas parler.

— Alors, Morgan et toi ?

— Il n’y a pas de Morgan et moi. Il m’a volé un baiser point.

— Et ?

— Il paraît que je suis la femme qu’il attendait, c’est Saverio qui me l’a dit.

Je lui raconte.

— Et ?

Elle m’agace à me pousser dans mes retranchements.

— On va retrouver Enzo ? Je n’ai rien à ajouter.

Elle me tire par la main.

— Quand vas-tu te décider à le laisser entrer dans ta vie ?

Je ne peux retenir les larmes qui coulent sur mon visage. On dirait un torrent dont les digues ont sauté. Je hoquète.

— Il s’imagine que je suis belle, mais… quand… il… va… me voir… Il… Oh, j’ai trop honte.

Je m’écroule sur le lit. Patiente, Mélusine me caresse les cheveux et attend que je me calme.

— As-tu essayé de lui parler ?

— De moi ? Tu es folle ou quoi ?

— Mais non, tu es bête !

Elle rit.

— Commence par lui tenir la main, le regarder. Fais en sorte que vous soyez tous les deux. Arrange-toi pour le frôler, le toucher. L’as-tu au moins respiré ? Connais-tu le parfum de sa peau ?

Elle me parle chinois, là. Jamais, je n’oserai faire ça.

Elle s’énerve.

— MarieSophe, tu n’as plus quinze ans. Lâche prise quand tu es avec lui. Ce soir, profites-en pour aller le voir chez lui. Je suis certaine qu’il aura bien un truc à cuisiner pour vous deux.

Enzo déboule alors dans la chambre.

— Tu viens ? Et toi marraine ?

Je lui ébouriffe les cheveux alors que sa mère répond à ma place.

— Marie-Sophie a autre chose à faire pour l’instant.

Mais elle se tourne vers moi et m’interroge :

— C’est toujours OK pour ta participation avec les enfants ?

Je fais oui de la tête. Elle prend la main de son fils et ils m’abandonnent.

Je fais une grimace à mon miroir. Dans Mary Poppins, le visage qui lui fait face lui rend. Ici, il ne se passe rien.

Je descends dans la cuisine et jette un œil par la fenêtre. Personne dans le jardin, mais je sens un parfum de confiture qui vient de chez Morgan.

Sans réfléchir davantage, je pars le rejoindre. Je l’aperçois alors qu’il touille consciencieusement les fruits. Il est torse nu, un torchon blanc ceint autour de la taille. Je l’observe. Ses cheveux trop longs bouclent sur son front, il chasse, agacé, une guêpe qui tourne près de lui. Il est bronzé et je ressens une attirance que je n’avais jamais perçue auparavant. Mélusine avait raison. Si je prenais le temps de le regarder… Il lève les yeux et m’aperçoit. Il me sourit. Je ne m’étais jamais aperçue que son sourire était aussi sexy, oui c’est le mot. Je me rends compte que c’est à moi qu’il adresse ce sourire et à moi seule. Il a une manière de me contempler qui me fait rougir.

Je m’approche. C’est de la confiture de fraises qui mijote. Le parfum me parvient et je ferme les yeux de plaisir.

— Elle est presque cuite. Tu voudras la goûter ?

Il attrape une petite assiette qu’il avait mise au frais, y verse une cuillerée de fruits et trace un trait au milieu. Les deux lignes ne se rejoignent pas.

— Parfait ! J’éteins tout.

Il est fier de lui. Je le vois à sa manière de se frotter les mains. Morgan est heureux avec rien. C’est ce qui fait son charme. J’aimerais bien lui ressembler.

Les pots sont alignés sur la table de jardin protégée d’une toile cirée.

— Tu veux m’aider ?

Il m’invite à le rejoindre.

— Goûte celle que j’ai faite hier.

Il enlève le couvercle, prend une petite cuillère et l’approche de ma bouche. Je la savoure cette confiture, surtout quand il passe un doigt sur mes lèvres pour effacer le surplus qui a coulé. J’attrape sa main. Nos yeux se rencontrent. J’oublie le miroir.

À très vite…